La doctrine politique, sociologique et juridique des quinze dernières
années a souligné, à l’envi, avec parfois un certain excès
d’enthousiasme, la naissance d’une ère postnationale, c’est-à-dire, en
fait, la fin du modèle de l’État-nation tel que celui-ci se déploie en
Occident d’abord depuis le XVIIIe siècle environ. Ce modèle contingent
ne semble plus répondre aux multiples défis qui confrontent l’humanité
et que constituent, parmi tant d’autres, l’environnement, la criminalité
et le terrorisme, la régulation de la finance et du commerce
international. À cet enthousiasme font écho une obstination du modèle et
une croyance impérissable en la nation et en l’État avec lequel elle a
fini par se confondre. Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître que
les signes d’un lent dépérissement du modèle de l’État-nation se
vérifient dans l’examen et l’analyse des interdépendances nationales, de
l’émergence de normativités anationales sous-tendant une activité
débordante d’une société civile transnationale et de l’affirmation
croissante du rôle des organisations internationales dans la gouvernance
globale. Sans parler
des travaux des organes gouvernementaux (commissions de valeurs
mobilières, banques centrales, tribunaux, etc.) qui se constituent en
réseaux transgouvernementaux et dont l’influence normative est loin
d’être négligeable. Bref, au plan juridique, la souverainetéde l’État,
qui doit lui assurer, selon la théorie, un monopole normatif
indépassable – l’État seul dit le droit – se heurte aux réalités
contemporaines qui semblent se concrétiser par une diffusion progressive
des capacités de dire la norme, par un pluralisme de plus en plus
affirmé.