Les juristes et la gouverne politique au Québec et au Canada Essai d’interprétation d’une surreprésentation structurelle et persistante

1 Professeur, Département de science politique, Université du Québec à Montréal.

Abstract

Il est une question centrale que la science politique au Canada a quelque peu délaissée : qui gouverne? Ainsi, les nombreux analystes du pouvoir judiciaire, dont plusieurs n’ont pas manqué depuis 1982 de critiquer l’accroissement de son influence dans la gouverne démocratique du pays, n’ont pas vraiment cherché à enquêter sur l’emprise des juristes sur la politique au-delà des juges. La présente étude tente de combler cette lacune en livrant, d’une part, les résultats d’une enquête empirique sur la présence des juristes au sein des assemblées élues fédérale et québécoise, ainsi que dans leurs exécutifs respectifs, de 1984 à 2006 ; et d’autre part, en fournissant un jeu d’hypothèses et d’interprétations en vue de comprendre les facteurs à l’origine de la surreprésentation structurelle et persistante des juristes dans la classe politique canadienne et québécoise. Plusieurs auteurs, dont John Porter, Guy Bouthillier, Jean-Charles Falardeau et Yoland Sénécal, avaient déjà étudié le phénomène et avancé des éléments d’explication de cette surreprésentation, historiquement plus marquée parmi les parlementaires et les ministres québécois des deux capitales. La présente étude montre que la baisse tendancielle de la surreprésentation des juristes dans les assemblées élues, observée à partir des années 1960, s’est poursuivie au-delà de 1984 ­ dans le cas de la Chambre des communes ­, alors qu’elle s’est arrêtée à l’Assemblée nationale et que les juristes ont continué à être surreprésentés au sein de l’exécutif, dans une proportion plus forte encore que dans la chambre élue. La surreprésentation des juristes est plus prononcée chez certains partis (les partis libéraux fédéral et québécois) et tout indique que les candidats juristes aux élections fédérales connaissent un taux d’élection élevé, en particulier chez les deux grands partis gouvernementaux. En comparaison avec les États-Unis, le cas canadien présente des particularismes dont on ne peut rendre compte en se référant aux seules théories générales de Tocqueville et de Weber sur la « prédisposition » à gouverner des juristes en démocratie. Certains facteurs plus spécifiques semblent aussi jouer, tels que le régime fédéral et le système de partis canadien, les avantages « concurrentiels » dont jouissent les avocats par rapport à d’autres professions, la culture politique au Québec et le rôle anthropologique des juristes, dont la parole au Québec vaudrait celle d’un clerc laïque.

English

An important question has been left out of political science in Canada: who governs? Many of the judicial power analysts, while criticizing the growth of its influence in the democratic governance of the country since 1982, have failed to focus on the influence of jurists in politics beyond the one of judges. The following study will try to do so by presenting, on one hand, the results of an empirical inquiry on the presence of jurists in the federal parliament and in Quebec’s national Assembly as well as in the cabinets of both levels of government from 1984 to 2006 and on the other hand, by providing a number of hypotheses and interpretations of factors explaining the structural and persistent overrepresentation of jurists in Canadian and Quebecer politics. Numerous authors, such as John Porter, Guy Bouthillier, Jean-Charles Falardeau et Yoland Sénécal have already studied the phenomenon and suggested a number of elements explaining this overrepresentation, historically more striking amongst the Quebecer parliamentarians and ministers of both capitals. The following study demonstrates that decrease in the overrepresentation of jurists in the elected assemblies which had started in the 1960’s continued after 1984 - in the case of the House of Commons - but stopped at the national Assembly. Jurists continued to be overrepresented among the executive, in proportions even more significant than the ones in elected chambers. The overrepresentation of jurists is more striking among certain parties (the Quebec and Canadian liberal parties). It is indicated that jurist candidates for federal elections have a high election rating, particularly among the two major governmental parties. In comparison to the United States, the Canadian case is particular and cannot be explained by simply referring to the general theories of Tocqueville and Weber on the “predisposition” of jurists to govern in a democracy. A number of more specific factors must be taken into account, such as the federal regime and the Canadian system of parties, the “competitive” advantages which benefit jurists in comparison to other professions, the political culture in Quebec and the anthropological role of jurists whose word in Quebec amounts to the one of a non-religious cleric.

Recommended citation

Marc Chevrier, « Les juristes et la gouverne politique au Québec et au Canada. Essai d’interprétation d’une surreprésentation structurelle et persistante », (2007) 11-3 Lex Electronica. Available at: http://www.lex-electronica.org/en/s/684.
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